Cordeo : canyoning, escalade, via-ferrata et spéléologie autour de Grenoble

Solo, Vie au bout des doigts, paradoxes et richesses de l'escalade...



Le toit de la Béda - Buoux - Tiré de la Vie au Bout des Doigts

Plus de trente ans sont passés depuis la sortie de la “Vie au bout des doigts”, le célèbre film de Jean-Paul Janssen, mettant en scène en 1982 le regretté Patrick Edlinger. L’incroyable succès planétaire de ce documentaire, et de son “acteur” principal, fera connaître durablement l’escalade, auprès d’un très large public. Il constituera pour beaucoup, pratiquants ou pas, une certaine manière de concevoir et rêver l’escalade. Mais a-t-on encore bien conscience d’une réalité, pourtant évidente dans ce film, à savoir qu’Edlinger ne touche jamais une corde ? Avec une certaine ironie, le seul moment où on en voit une, c’est quand Patrick double, en solo et avec sa fluidité légendaire, une cordée plutôt poussive… C’est ainsi que le film fondateur de l’escalade dite “sportive”, en France et dans une bonne partie du monde, met en scène l’exact inverse de ce qui est habituellement préconisé pour assurer sa sécurité. Un certain malentendu s’est alors durablement installé.

Force est de constater que pour le grand public, quand on parle d’escalade, les deux noms qui reviennent le plus souvent sont toujours ceux de Patrick Edlinger et d’Alain Robert. Le premier pour ses solos dans la “Vie au bout de doigts”, film ci-dessus évoqué, le second toujours pour ses solos, en particulier sur les buildings de verre et d’acier du monde entier... Le solo sans corde, parfois désigné par les profanes “escalade à mains nues”, souvent porté par les deux ambassadeurs cités ci-dessus, constitue encore largement le delta et l’oméga de l’imaginaire collectif. Évidemment, la vision de l’escalade par le grand public a changé et change tout de même ; mais doucement, très doucement, en particulier si on la compare au phénoménal emballement médiatique du début des années 1980.

Bien sûr aussi, il n’y a pas que le solo dans la “Vie au bout de doigts”. L’entraînement pour le coup très sportif, le nomadisme de falaises en falaises et les préceptes de l’escalade “libre” y sont aussi clairement énoncés. Mais est-on sûr d’avoir bien tout entendu ce que “libre” signifiait dans le discours de Patrick Edlinger ? Grimper “avec ses seuls pieds et mains”, la corde ne servant qu’à assurer sa sécurité ? Oui, bien sûr, mais le solo y est aussi systématiquement porté, dans les images et dans le texte, comme une sorte de Graal ultime, d’expérience quasi mystique en communion avec la nature, une forme de spiritualité individuelle qui resterait d’ailleurs à mieux définir, tant elle n’est pas anodine dans le film...

Il paraîtrait qu’Edlinger avait lui-même souhaité mettre plus en avant la corde, dans le second opus, sorti quelques mois plus tard, le tout aussi légendaire “Opéra Vertical”, toujours filmé par Jean-Paul Janssen, avec l’aide du photographe et grimpeur Robert Nicod. C’est ainsi qu’on peut voir Patrick se prendre un joli vol dans le pilier de l’Ange en Décomposition, au Verdon, tout en expliquant l’utilité pratique et pour le coup bien compréhensible de la corde… Néanmoins, on ne se refait pas, le film s’achève par une séance de solo quasi “christique”, dans la voie Débiloff : dépouillé (volontairement) de ses chaussons et même de son sac à magnésie, quasiment nu, frôlant un instant (et volontairement ?) la chute, Patrick rejoint le sommet des gorges en une succession de mouvements plus proches de la danse, au son entêtant d’une musique classique. Il achève son ascension comme le souffle du vent, rejoignant son compagnon de cordée resté seul en haut, admiratif de cet exploit. La caméra se tourne alors vers le vide, mystérieux et sans homme, l’ultime acteur du film qui s’achève ?

A l’heure du succès des salles d’escalade normées et très équipées, mais aussi des solos d’Alex Honnold ou d’autres, il est peut-être intéressant de méditer sur le rapport complexe entretenu avec le risque et la mort, au travers de cette pratique bien singulière de l’escalade qui, si elle nous est étrangère à titre individuel, constitue tout de même une réalité et un imaginaire collectif d’une indéniable puissance, qu’on le veuille ou non… Pratique que certains estimeront d’ailleurs morbide, d’autres ambiguë, d’autres transgressive ou transcendantale, d’autres encore enrichissante (dans tous les sens du terme !)... Pratique qui existe en tous les cas depuis bien longtemps, comme en témoigne l’évocation ici des deux films de Jean-Paul Janssen, avec Patrick Edlinger… L’escalade dans son ensemble y apparaît comme une activité qui mêle goût du risque et nécessité de sécurité, passion et raison, mysticisme et matérialisme, excès et humilité… Comment la nommer, alors que, dans ces deux films, elle tente d’échapper constamment aux normes et aux carcans ? Un sport passion, un mode vie en marge, une forme de religion païenne ?! Un geste aussi “simple” que grimper permet paradoxalement d’aboutir à une activité vaste, complexe et libre : c’est peut-être et surtout la grande richesse et la grande chance de l’escalade !?...

Bertrand Lagrange